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Organisation Mondiale Contre la TortureRéseau mondial de lutte contre la torture et autres violations des droits de l'Homme |
Version imprimable. Publiée sur le site 202.ip-51-77-231.eu Original: /fr/escr/events/2016/06/d23817/ |

(Crédit photo: Emanuele Scorcelletti)
OMCT : Comment êtes-vous devenue ambassadrice de l’OMCT ? Pourquoi l’OMCT ?
Noémie Kocher : C’était en décembre 2007, lorsque l’OMCT lançait, en collaboration avec le Département Fédéral des Affaires Etrangères (DFAE) suisse, un parrainage du projet « Défendre les défenseurs », visant à protéger les défenseurs des droits de l’homme victimes de persécution. L’objectif était de sensibiliser l’opinion publique à la situation, souvent difficile, des défenseurs des droits de l’homme afin qu’ils soient respectés et qu’ils bénéficient d’une certaine protection. J’ai dit oui tout de suite.
Vous êtes très courageuse car parmi toutes les causes que vous auriez pu soutenir, en tant qu’actrice, vous en avez choisi une qui est des plus difficiles, des moins ‘sexy’ pour ainsi dire. La torture est un sujet qui repousse, un sujet peu photogénique. Comment le vivez-vous ?
Quand je dis que je suis ambassadrice d’une organisation qui lutte contre la torture, on me répond, « ah oui, quand même … ». Oui, la torture qui est un acte d’une extrême cruauté, dégradant, humiliant, destructeur, qui fait peur tout simplement !
Peut-être que les
gens ne comprennent pas encore très bien ce qu’est la torture. Quand on évoque
le mot « torture », on pense tout de suite aux images des films de
guerre, des prisonniers atrocement torturés pour obtenir des informations etc.
C’est difficile de comprendre que la torture peut commencer bien avant ce stade
ultime et inhumain. Comme le dit si bien la campagne HAT : La torture n’existe pas que dans les films. Elle
existe aujourd’hui. N’importe où. N’importe quand. Pendant une
manifestation, à la maison, en prison, à l’issue d’un contrôle de papiers, quand il n’y a plus d’ État de droit…
Y a-t-il un moment, une expérience, qui vous a le plus marquée au cours de vos neuf années en tant qu’ambassadrice OMCT ?
Ce que je préfère c’est aller sur le terrain, faire des missions. C’est vraiment là que mon engagement est le plus utile, le plus nécessaire et prend tout son sens. Même si souvent, quand je suis en mission, je me sens très impuissante parce que je réalise l’ampleur des dégâts, parce que je « vois » concrètement cette réalité terrible, parce qu’alors tout cela devient tangible, palpable, réel. On se sent quand même relativement protégé en Europe – quoique...
Ma première mission, à Ciudad Juarez au Mexique a été d’une grande violence psychologique, à la limite du supportable. Tellement de souffrances et d’horreurs. Il s’agissait du féminicide de Ciudad Juarez. « Féminicide », un mot spécialement crée pour « définir » les meurtres par centaines, viols, tortures de femmes, jeunes femmes, jeunes filles, qui ont lieu à Ciudad Juarez, depuis 1993, et en toute impunité. Inutile de dire que là, la vie des défenseurs des droits humains et des humains est en danger !
J’ai effectué ma seconde mission au Brésil, auprès des indiens Yanomani et Kayapo. Cela a été une mission extraordinaire. Malgré la souffrance immense de ces peuples, malgré l’extrême violence avec laquelle les autorités diverses et variées bafouent leurs menacent leurs vies et l’existence même de la forêt amazonienne droits — en toute impunité là encore. Cette mission a été un voyage vers la lumière. J’ai découvert des êtres beaux et généreux, profondément humains et bons. Des peuples qui respectent la « Vie » et la nature à un degré inimaginable pour notre société de consommation. Comme le dit si bien Davi Kopenawa : « La terre ne nous appartient pas, elle nous a été prêtée par nos petits-enfants. » Ces hommes, ces femmes, ces enfants se battent pour leur survie, pour conserver leurs terres ; ils se battent aussi et surtout pour notre terre à tous et le monde s’en moque.
Deux documentaires, La lutte des femmes du Juarez et Indiens d'Amazonie en sursis, sont issus des ces missions. On vous y voit discuter avec des femmes, des hommes, des jeunes, mais aussi avec des représentant du Gouvernement. Pouvez-vous nous en dire plus : comment avez-vous vécu ces missions ?
A chaque fois, notamment au Mexique, c’était un rôle pour lequel j’ai dû faire très attention à mon propre caractère, à mes émotions, à ma colère parce que je sentais très bien que les autorités nous mentaient. J’ai dû faire un vrai effort pour rester souriante, diplomate, comme l’exige ma fonction. J’ai eu du mal à ne pas attaquer et provoquer verbalement parce que l’injustice me rend malade. J’ai dû prendre beaucoup sur moi pour rester dans ma fonction, c’est à dire charmante. C’est impossible pour moi de ne pas être touchée et bouleversée. J’ai réalisé aussi que ce qu’on attendait de moi, ce que les personnes qui souffrent attendaient de moi était du réconfort, simplement. Si peu de choses. Du réconfort, de l’écoute – même si je ne parlais pas bien du tout l’Espagnol en l’occurrence, il y avait toujours un interprète ou l’on se débrouillait en Anglais – une oreille, une main tendue. Oui, j’ai senti qu’on attendait de moi une présence simple, douce, à l’écoute, de la compassion et de l’empathie.
On attendait de moi une écoute mais aussi la transmission d’une parole. On me disait, vous direz bien, quand vous retournez là-bas en France, en Suisse, ce qu’on vit ici ! J’ai aussi senti que mon métier d’actrice, je ne sais pas, j’ai senti que ca plaisait aux gens, sans doute parce qu’il y a une notion de rêve dans ce métier. Etre actrice, être acteur, c’est un peu vendre du rêve, de belles histoires.
J’aimerais revenir sur quelque chose que vous venez de dire : vous avez parlé de la torture comme quelque chose de lointain, pour nous en France, en Suisse, et puis vous avez rajouté : quoique, un grand quoique… Pouvez-vous expliquer ?
Ecoutez, je pense qu’on est dans une époque où tout menace de s’écrouler. Y compris ce que l’on appelle démocratie. Si on ne reste pas vigilant, en éveil, si on ne se bat pas pour le respect des droits humains. Par exemple, en ce qui concerne la condition féminine, on est dans un net recul dans les pays européens, que ce soit par rapport à l’avortement, à l’inégalité... Les acquis de nos mères et de nos grands-mères, si on ne se bat pas pour les conserver, nous – notre génération et celles qui nous suivent – et bien ces acquis seront spoliés. Comme toujours, la femme est la première victime de tout bouleversement de société.
Et puis, face à la terreur du djihadisme et du terrorisme, on commence à parler des dérives de l’état d’urgence en France. C’est très complexe. La peur est partout. Les médias jouent à la surenchère de la peur. Les Gouvernements aussi. Tout le monde alimente la peur. Comment réagit-on à la peur : par la violence encore et toujours. Un récent sondage indique que 36% des Français estiment que, dans certains cas exceptionnels (attentats, guerre, etc.), «on peut accepter le recours à la torture». C’est absolument effrayant !La ratification de la Convention contre la torture date de 1987, et 36% des Français sont à nouveau pour ! Ce n’est pas possible !
Vous êtes actrice bien sûr, mais aussi scénariste. Votre dernier scénario, « Le temps d’Anna », c’est tout d’abord une histoire d’amour, mais c’est aussi un film qui traite de la condition féminine, de la condition ouvrière au début du siècle dernier. Projetez-vous de continuer dans cette voie, est-ce que vous envisagez la possibilité d’écrire des films qui recoupent votre travail d’ambassadrice ?
Je suis en train de développer un sujet avec la télévision suisse, un sujet très actuel qui oui, d’une certaine façon rejoint ce travail d’ambassadrice… et puis j’ai envie d’écrire sur le harcèlement sexuel, oui, bien sûr, tout se recoupe toujours !
Vous jouez dans beaucoup de films d’amour, vous avez écrit un scénario pour un film d’amour. S’engager au côté de l’OMCT est-ce aussi une forme d’amour ? L’amour, pour vous, c’est quoi ?
Oui, bien sûr que c’est une forme d’amour. Je dois vous dire que cet engagement pris auprès de l’OMCT, est important pour moi, ça fait partie de ma vie, pleinement. Je pense qu’on ne fait les choses qu’avec amour, par amour. L’amour c’est quoi ? C’est simple : l’amour, c’est tout.