Présentez-vous en quelques mots
Je suis Pierre-Claver Akolly Amégnikpo DEKPOH, né le 08 septembre 1969 à Lomé au Togo, défenseur des droits de l’homme et administrateur de projets. Je suis engagé dans la lutte pour la dignité humaine, la paix sociale et contre l’injustice depuis 1990. Je suis membre de l’ACAT-Togo depuis mars 1999.
Mon engagement dans la lutte contre la torture et les mauvais traitements s’inscrit dans le contexte de ma foi chrétienne.
Quel est l’enjeux aujourd’hui dans la lutte contre la torture dans votre pays ? Pouvez- vous dresser un bref bilan de la torture et des mauvais traitements dans votre pays (contexte, ampleur du problème, type de victimes, type d’auteurs, etc.)?
Il y a une recrudescence inquiétante depuis 2009 de violations des droits de l’homme, notamment des cas de torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés à des citoyens. Les cas les plus patents sont ceux confirmés par le rapport de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) en date du 15 février 2012 dans l’affaire de complot contre la sûreté de l’Etat de 2005.
Toutes les couches sociopolitiques du pays sont exposées à la torture et aux mauvais traitements sans distinction. Les catégories les plus touchées sont les politiciens, certaines personnes soupçonnées d’avoir des ambitions politiques et les forces de sécurité et de défense suspectées d’être de connivence avec elles. Les actes de torture et autres mauvais traitements sont généralement perpétrées par les officiers et les forces de sécurité et de défense avec la complicité de certaines autorités politiques ou de leurs proches.
L’enjeux aujourd’hui dans la lutte contre la torture dans notre pays est de préserver l’intégrité physique des citoyens du pays et le respect de la dignité humaine. Pour ce faire, un certain nombres de reformes législatives et institutionnelles s’avère nécessaire.
La réorganisation du mandat de l’Agence Nationale de Renseignements (ANR) devra être effective et le constat devra être faite par la CNDH et les ONG.
Le Togo a ratifié la Convention des Nations Unies contre la torture le 18 novembre 1987 puis le Protocole facultatif à la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (OPCAT), le 20 juillet 2010, qui fait obligation à l’Etat togolais de mettre en place un Mécanisme National de Prévention (MNP). L’installation et le fonctionnement du MNP doté d’une capacité logistique, humaine et financière consistante lui permettant d’assurer son indépendance devra être assuré. Le gouvernement, en décidant de loger ce mécanisme au sein de la CNDH vient marquer un pas qui mérite d’être appuyé. Il appartient donc aux divers acteurs de mener des actions parallèles qui devront converger vers l’accompagnement du MNP en vue de la réussite de sa mission.
L’adoption du nouveau code pénal et de procédure pénal incriminant la torture dans un bref délai s'avère indispensable.
Quelles sont selon vous les causes profondes de la torture et de l’impunité ?
L’histoire du Togo a été marquée par les règlements de comptes politiques depuis 1958 causant la déchirure du tissu social et l’intrusion de l’armée dans la vie politique. Cette armée a été utilisée à des fins politiques perdant son caractère républicain. Ainsi pour consolider le pouvoir , l’armée a été toujours sollicitée par le pouvoir en place pour commettre des actes de torture et de mauvais traitements sur ses adversaires. Cette complicité ne permet pas aux gouvernements d’avoir les mains libres et de sanctionner les actes perpétrés par ces derniers.
De plus la formation des forces de l’ordre et de sécurité est donnée par des militaires, ce qui influe sur leurs comportements sur le terrain et leurs pratiques.
Même si aujourd’hui des formations en matière des droits de l’homme sont faites au niveau des forces de sécurité et de défense, il n’y a pas en retour une dissémination de ces formations au niveau des hommes de rangs. Ce qui ne permet pas aux agents des forces de l’ordre et à l’armée d’appréhender le bien fondé du principe sacro saint de la dignité humaine dans l’exercice de leur fonction.
Ceci est fait à dessein pour écarter les soldats de rangs et les agents subalternes des nouvelles réalités en matière de droits de l’homme puisque la volonté du régime actuel de rester accroché au pouvoir ne permet pas une ouverture réelle à la démocratie, ce qui l’oblige à se rabattre sur l’armée pour mener la répression.
Quelles sont votre approche et les activités que vous menez pour lutter contre la torture et les mauvais traitements dans votre pays ? Pouvez-vous citer quelques succès liés à ces activités ?
La lutte contre la torture nécessite l’appropriation des droits de l’homme et surtout de la Convention contre la torture par les populations ainsi que le cadre législatif qui les régit. C’est dans ce cadre qu’avec l’ACAT-Togo nous procédons à l’éducation de la population en matière des droits de l’homme.
Pour ce faire, nous organisons:
Afin de suivre le respect des droits de l’homme dans le pays :
Nous menons également un travail de plaidoyer, de lobbying et de négociations avec différents partenaires et autorités.
Ces activités nous ont permis d’obtenir certains résultats positifs notamment la ratification du Protocole facultatif à la Convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (OPCAT) par le Togo, la révision du code pénal intégrant l’incrimination de la torture et son adoption par le gouvernement ainsi que la libération de certaines personnes arrêtées lors de manifestations publiques.
Nous collaborons aussi avec des partenaires nationaux et internationaux, avec les institutions nationales et internationales dans la mise en œuvre des recommandations des traités et des conventions en matière des droits de l’homme. C’est ainsi que nous avons participé à la rédaction du rapport de la Société Civile en 2011 pour l’Examen Périodique Universelle (EPU), et à l’élaboration du rapport alternatif devant le Comité contre la torture, organe des Nations Unies composé d’experts indépendants chargé de surveiller l’aplication de la Convention contre la torture par les Etats parties, lors de sa 49ème session. Au-delà de la rédaction de ces rapports, nous avons participé activement aux deux examens du Togo, par l’Examen Périodique Universelle (EPU) et par le Comité contre la torture (UN CAT).
Quels obstacles rencontrez-vous au quotidien dans la réalisation de vos activités?
Le manque de volonté politique marqué par la lourdeur administrative, le non accès aux informations officielles et la lenteur des procédures judiciaires ainsi que les menaces constituent les réels obstacles rencontrés quotidiennement sur le terrain.
Vous sentez-vous menacé(e) du fait de vos activités ? Subissez-vous des ingérences dans votre travail ? Si oui, pouvez-vous préciser.
Les menaces sont fréquentes sur le terrain surtout face aux forces de sécurité et de défense et le plus souvent lors du monitorings des manifestations publiques. En ce qui concerne les ingérences, elles viennent des milieux politiques et de tous les bords; les uns et les autres voulant faire et faire dire ce qui devrait les arranger.
Que faut-il faire pour que « Rien ne justifie la torture » devienne une réalité dans votre pays ?
Pour arriver au fait que « Rien ne justifie la torture » dans notre pays, il faudra arriver à promulguer le nouveau code pénal et de procédure pénal incriminant la torture sous toutes ses formes, bannir l’impunité sous toutes ses formes, installer le MNP et le doter de moyens logistiques, humains et financiers adéquats. Le tout couronné par une bonne dose de volonté politique, ce qui facilitera une bonne application des textes, la mise en place d’ institutions et d’infrastructures fiables et viables ainsi que la mise en œuvre des diverses recommandations.
Quel rôle devrait jouer l’opinion publique dans la lutte contre la torture et que peut faire le public pour soutenir la lutte contre la torture?
L’opinion devra être sensibilisée sur la Convention contre la Torture et surtout sur le MNP afin de lui permettre d’être aux aguets en jouant un rôle de veille et en signalant le moindre cas de torture et de mauvais traitements.
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