Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis vice-président du Conseil d’administration du Comité de la Helsinki Foundation for Human Rights (Fondation Helsinki pour les droits de l'homme) à Varsovie, en Pologne. J'enseigne également les droits de l'homme à la faculté de droit de l'Université de Varsovie. Helsinki Foundation for Human Rights est la plus grande organisation de défense des droits de l'homme en Pologne. Nous traitons différentes violations de droits de l'homme. Nous employons plus de cinquante personnes, dont plus de vingt-cinq avocats. Notre priorité va au dépôt de plaintes stratégiques et à la surveillance des violations des droits de l'homme par les autorités polonaises. Nous disposons également de programmes d'éducation qui portent leurs fruits, organisés principalement dans des pays de l'ancienne Union soviétique.
Quels sont aujourd'hui les principaux défis dans la lutte contre la torture dans votre pays ? Pourriez-vous nous décrire brièvement la torture et les mauvais traitements qui ont cours dans votre pays (contexte, ampleur du problème, type de victimes, type d'auteurs, etc.) ?
Le principal défi dans la lutte contre la torture est la reconnaissance de la responsabilité liée à l'engagement polonais dans le programme de « rendition » (« sous-traitance ») de la CIA. La Pologne a abrité une des prisons secrètes de la CIA entre 2002 et 2003. Certains terroristes présumés, qui comparaissent aujourd'hui devant des commissions militaires et sont détenus à Guantanamo, ont été emprisonnés dans la prison de la CIA de Stare Kiejkuty et ont très vraisemblablement subi des tortures sur le territoire polonais. La détermination des responsabilités dans cette affaire est une tâche complexe pour une organisation de défense des droits de l'homme. La Pologne est partie à différents traités internationaux et s'efforce d'appliquer sa Constitution avec sérieux. La Constitution prévoit l'interdiction absolue de la torture et de la détention incommunicado d'une personne, quelle qu'elle soit. La Helsinki Foundation for Human Rights a soumis un certain nombre de demandes d'accès à l'information dans le cadre de cette affaire, conseillé des avocats pour les détenus et rédigé plusieurs commentaires importants et lettres d'intervention sur cette affaire. Par exemple, en novembre 2012, nous avons publié un rapport à propos du rôle joué par les médias polonais dans la divulgation de l'affaire. Nous affirmons que pendant les premières années (2005 à 2007), les médias polonais n'ont pas enquêté adéquatement sur l'affaire.
Un deuxième problème concerne le traitement des détenus et des prisonniers en Pologne. Nous avons encore un problème de surpopulation dans les prisons. Dans certaines d'entre elles, les conditions sont les pires de toute l'Union européenne. La protection de la santé dans les prisons constitue un problème majeur. Il y a eu quelques cas (pour lesquels des décisions ont également été rendues par la CEDH) de prisonniers morts suite à la négligence des autorités pénitentiaires.
Selon vous, quelles sont les causes profondes de la torture et de l'impunité ?
Je pense qu'en Pologne, la plupart des fonctionnaires de l'Etat savent parfaitement qu'ils ne peuvent pas utiliser la torture. Si des tortures sont commises, c'est en raison du manque d'imputabilité et du sentiment que personne ne saura ce qui s'est réellement passé (ou en tous cas, personne ne sera capable de le prouver). C'est pourquoi les juges, médecins, médias et ONG qui font preuve de courage jouent un rôle prépondérant dans l'élucidation des épisodes de torture. Pour que les agents de police et le personnel pénitentiaire réfléchissent à deux fois avant d'envisager le recours à la force, il faut qu'ils sentent que quelqu'un observe leurs faits et gestes et qu'ils risquent de perdre leur position, leur salaire, leurs récompenses, leur avancement ou qu'ils risquent des poursuites pénales.
Quelle perspective adoptez-vous et quelles activités réalisez-vous dans la lutte contre la torture et les mauvais traitements dans votre pays ? Pourriez-vous citer quelques succès obtenus au travers de ces activités ?
Je coordonne le travail du département juridique de la Helsinki Foundation for Human Rights. Nous menons les actions suivantes en lien avec la prohibition de la torture et des mauvais traitements :
- Nous nous sommes fortement engagés dans des campagnes d'imputabilité en lien avec la prison de la CIA en Pologne. Nous avons soumis avec succès des demandes d'accès à l'information et obtenu des données extrêmement pertinentes dans ce domaine ;Quels sont les obstacles que vous rencontrez jour après jour dans la réalisation de vos activités ?
Le principal obstacle est le manque de temps et d'énergie pour assurer une coordination efficace. Parfois, nous avons plusieurs idées de ce qui pourrait se faire, mais tout prend du temps. Par conséquent, même si nous faisons beaucoup, nous avons l'impression qu'on pourrait en faire encore plus. De plus, dans toute ONG, il faut s'occuper de tâches qui relèvent typiquement de la gestion, entretenir les relations personnelles avec les avocats bénévoles, les médias ou les sponsors. Cela prend du temps et parfois, cela nous détourne du réel travail en matière de droits de l'homme.
Vous sentez-vous menacé en raison de vos activités ? Cherche-t-on à interférer avec votre travail ? Si oui, veuillez spécifier.
Je ne sens pas de pression. Bien sûr, de temps en temps, la Helsinki Foundation for Human Rights est critiquée dans les médias, mais rien de plus. Cependant, nous avons parfois l'impression de ne pas savoir ce qui pourrait se produire pendant une affaire (ou à son terme). On se lance dans l'affaire et on prend un certain risque, parce qu'on ne sait jamais avec quels types d'intérêts personnels, politiques ou économiques on pourrait interférer. Mais jusqu'à présent, il ne s'est rien produit de grave, peut-être grâce à la force et à la fiabilité de notre organisation.
Qu'est-ce qui manque pour que l'affirmation « Rien ne justifie la torture » devienne réalité dans votre pays ?
Il faut faire comprendre que la torture est tout simplement quelque chose d'erroné et d'inacceptable. Il y a encore des journalistes, même dans les médias du courant dominant, qui argumentent que dans certaines situations (le scénario de la bombe à retardement), la torture devrait être envisageable. Même si c'est difficile, il est essentiel de lutter contre les avis de ce type. Ensuite, il n'y a pas de compassion au sein de la société en ce qui concerne les droits des détenus et le besoin de leur garantir un traitement approprié. Or, l'approche de la société influence les politiques : sans pression, il n'y a pas de progrès dans ce domaine.
Quel rôle l'opinion publique devrait-elle jouer dans la lutte contre la torture, et que peut faire la population pour soutenir cette lutte ?
Le rôle joué par l'opinion publique est essentiel, parce qu'elle influence les décisions et les actions des politiques. A mon avis, la coopération entre les différentes ONG n'est pas suffisante sur ce point spécifique. D'une certaine manière, le thème de la torture semble être « réservé » à quelques ONG spécialisées. Les responsables de la société civile, même s'ils abordent d'autres questions, ne comprennent pas que la garantie des droits fondamentaux devrait être importante pour la société tout entière et que quiconque se soucie de la qualité de la démocratie doit rejeter les violations, quelles qu'elles soient.
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