Pourriez-vous vous présenter en quelques mots?
Je m'appelle Saida Ali. Je suis féministe. Je suis une défenseure des droits de l'homme. Je suis actuellement directrice exécutive de Coalition on Violence Against Women (COVAW) (Coalition contre la violence faite aux femmes) au Kenya.
Quels sont aujourd'hui les principaux défis dans la lutte contre la torture dans votre pays ? Pourriez-vous nous décrire brièvement la torture et les mauvais traitements qui ont cours dans votre pays (contexte, ampleur du problème, type de victimes, type d'auteurs, etc.) ?
En ce qui concerne spécifiquement la violence à l'égard des femmes au Kenya, nous travaillons dans un contexte marqué par une montée des fondamentalismes à la fois culturels et religieux et par une militarisation du Kenya et de la Région des Grands-Lacs. Ces situations de conflit sont déclenchées par des heurts politiques et ethniques et une crise de la démocratie dans des régions où le soutien à la reconnaissance de la discrimination positive visant à garantir la participation des femmes dans les cercles de direction et dans les structures de gouvernance est faible, voire inexistant. Les multiples facettes de la vie des femmes impliquent qu'elles vivent de multiples formes de discrimination. Cette situation est également induite par l'interaction des différents contextes. Le système patriarcal est le principal défi dans la lutte contre la torture fondée sur le genre et les autres crimes fondés sur le genre.
Au Kenya, la police et le cadre juridique créent un environnement qui permet de mieux réagir à la violence faite aux femmes. Au cours des sept dernières années, on a noté une amélioration très nette du cadre légal, qui offre désormais aux femmes de meilleures garanties et améliorent l'accès à la justice.
Outre le Sexual Offences Act (loi sur les offenses sexuelles) de 2006 et ses ordonnances d'application, la Constitution offre un ancrage pour traiter les causes sous-jacentes de la violence et pour aborder les cas de violence. Toutefois, le défi que représente l'établissement de rapports sur les cas, puis la poursuite efficace des auteurs, représente encore et toujours un obstacle majeur, en particulier lorsque les actes sont perpétrés dans la sphère privée.
Un autre défi porte sur la disponibilité de données fiables. Les données fournies par la police du Kenya ne font pas de distinction entre les genres, de sorte qu'il n'est pas possible de déduire le nombre de cas relevant de la violence contre les femmes d'après le nombre d'agressions et de lésions corporelles recensé. De plus, il n'est pas possible d'établir si les cas rapportés de meurtres et de massacres se réfèrent à des femmes mortes des suites de violences domestiques.
En l'absence de données séparées en fonction du sexe, nous pouvons nous fonder sur d'autres sources d'information disponibles, telles que le Demographic Health Survey (DHS) (Enquête sur la santé de la population), ainsi que toute autre source officielle et non officielle. Selon l'enquête DHS de 2008, 39 % des femmes mariées, divorcées ou séparées âgées de 15 à 49 ans ont indiqué avoir subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur mari ou partenaire au cours de leur vie. En 2003, ce taux était de 44 %. Environ 32 % d'entre elles ont indiqué avoir subi des violences au cours de l'année qui a précédé l'enquête. En 2003, ce chiffre s'élevait à 29 %. Dans les régions rurales, les femmes sont plus susceptibles d'être victimes de violences physiques ou sexuelles.
Voici quelques-unes des principales conclusions tirées de l'enquête DHS :
Selon le Sessional paper n°2 on Gender Equality and Development (Document de session n° 2 sur l'égalité entre les genres et le développement) de 2006, les cas de violence sexuelle, de viol, de violence physique, de harcèlement sexuel et de défloration continuent de progresser, aggravés par des heurts, des échauffourées liés aux terres et une augmentation de l'insécurité dans le pays.
Les principaux obstacles entravant l'accès des femmes à la justice sont notamment les suivants :
Selon vous, quelles sont les causes profondes de la torture et de l'impunité ?
La torture et l'impunité sont façonnées par la structure patriarcale, en particulier en ce qui concerne la violence contre les femmes.
Quelle perspective adoptez-vous et quelles activités réalisez-vous dans la lutte contre la torture et les mauvais traitements dans votre pays ? Pourriez-vous citer quelques succès obtenus au travers de ces activités ?
La Coalition contre la violence faite aux femmes (COVAW) déploie ses activités pour que la société soit libérée de toute forme de violence faite aux femmes. Parmi ses activités, on citera la collaboration avec des groupes et des organisations basés dans la communauté, de manière à développer et à renforcer leurs capacités à traiter la violence contre les femmes au niveau de la communauté et à contribuer à instaurer des mouvements sociaux favorisant le changement, qui s'opposent à la violence faite aux femmes et s'engagent à l'éradiquer. Une des principales approches utilisées par COVAW (K) consiste à user de son pouvoir d'analyse pour inciter les communautés à mener une réflexion, qui les conduit à réaliser que les femmes subissent des violences en raison des dynamiques de pouvoir inégales et d'autres inégalités fondées sur le genre. COVAW (K) propose une formation et un soutien pour les activistes communautaires, afin de promouvoir le travail au niveau de la communauté.
COVAW (K) forme également des travailleurs dans le domaine de la santé, des agents chargés de l'application de la loi et des parajuristes et dispose d'un réseau d'activistes et de fournisseurs de services dans différentes parties du pays.
D'ici à la fin 2012, COVAW (K) aura formé plus de 1500 travailleurs de la santé, 300 agents chargés de l'application de la loi, 120 activistes communautaires et 200 membres de professions parajuridiques, ce qui permet d'atteindre 4700 ménages, 15 000 femmes et 9400 hommes par an. Au travers de son travail, COVAW (K) a développé un solide réseau de femmes dirigeantes et de sportives de haut niveau, qui s'engagent en faveur de l'éradication de la violence contre les femmes, et fait reconnaître différentes formes de violence, telles que la torture.
COVAW (K) reconnaît que la culture joue un rôle tout à fait prépondérant dans l'oppression que subissent les femmes et travaille donc avec les détenteurs de la culture, afin de traiter les pratiques culturelles nuisibles, telles que les mutilations génitales féminines (MGF) et la pratique des colliers pour les fillettes, qui constituent à la fois des violations des droits de l'homme et des formes de torture. COVAW (K) a formé et travaille avec 100 gardiens de la culture, pour la plupart des hommes, qui sont des aînés dans leurs communautés.
COVAW (K) utilise également le droit, par des stratégies telles que la représentation au tribunal, l'intégration du droit et de la santé et le dépôt de plaintes d'intérêt public, afin d'obtenir réparation pour les victimes / les survivants de violences sexuelles et liées au genre. Une des grandes affaires qui occupe actuellement COVAW (K) et d'autres organisations est la recherche de dédommagement et de réparation pour les victimes de violences sexuelles et fondées sur le genre commises lors des violences qui ont suivi les élections au Kenya en 2007 et 2008.
Quels sont les obstacles que vous rencontrez jour après jour dans la réalisation de vos activités ?
Le système patriarcal constitue le principal obstacle au travail de défense des droits de la femme, en particulier lorsqu'il est question des violences faites aux femmes. Le système patriarcal et les idéologies hétéronormatives façonnent les multiples identités des femmes. Le fait de privilégier les expériences et le pouvoir masculins sous toutes leurs formes dans les relations sociales, qui est une construction sociale, est un obstacle quotidien. En effet, toute intervention qui remet en question le statu quo butte systématiquement contre un obstacle ou un autre, que ce soit dans l'accès à la justice ou dans la divulgation et le rejet des dynamiques de pouvoir ainsi perverties.
La discrimination et l'inégalité fondées sur le genre sont perpétuées au travers des structures sociales et des institutions, des croyances culturelles et religieuses et de normes, de lois, de politiques et d'autres formes de discours publics qui justifient la violation des droits des femmes. A leur base, on retrouve toujours la structure patriarcale et les idéologies hétéronormatives.
Vous sentez-vous menacé en raison de vos activités ? Cherche-t-on à interférer avec votre travail ? Si oui, veuillez spécifier.
Pas toujours, mais cela arrive de temps en temps. A certains moments, il y a des interférences par des hommes violents, dont l'épouse est venue chercher de l'aide à notre bureau, par des agents de la fonction publique qui refusent de coopérer ou d'intervenir, par des agents de la fonction publique qui délibèrent sur des modes alternatifs de résolution des différends lors d'affaires pénales pour viol par exemple, quelques menaces anonymes émanant de personnes qui pensent qu'en remettant en question des pratiques qui oppriment les femmes et les filles, nous allons à l'encontre de leur culture, et des insultes proférées ouvertement par ceux qui sont menacés par l'autonomisation des femmes et la remise en question du statu quo.
Qu'est-ce qui manque pour que l'affirmation « Rien ne justifie la torture » devienne réalité dans votre pays ?
Il faut des réponses nuancées et efficaces fondées sur le genre pour traiter la torture et garantir la protection des femmes et des filles. En effet, les actes de violence contre les femmes ne sont pas nécessairement perçus comme une forme de torture. En travaillant sur « Rien ne justifie la torture », il faut veiller à développer un mouvement, pour qu'une alliance soit instaurée à l'intérieur des pays et par-delà les frontières.
Ainsi, le message selon lequel rien ne justifie la torture atteindra des millions de personnes, et en particulier dans le domaine de la violence contre les femmes, il y aura une solidarité nationale et internationale et des efforts pour un plaidoyer. En ce qui concerne la reddition de comptes, il est important que les Etats créent des mécanismes de protection des femmes / filles, assurent la prévention de la violence, poursuivent et punissent les auteurs et fournissent des systèmes de soutien aux victimes / survivants de la violence.
Il est important de souligner la situation des défenseures des droits de l'homme, car c'est un domaine auquel seule une faible attention est portée dans les milieux des droits de l'homme. En mettant en lumière ce point, on commencera à dépasser les barrières fondées sur le genre que rencontrent les défenseures des droits de l'homme.
Quel rôle l'opinion publique devrait-elle jouer dans la lutte contre la torture, et que peut faire la population pour soutenir cette lutte ?
L'opinion publique joue un rôle important pour faire évoluer les mentalités et les attitudes de toutes les personnes, y compris des mandataires, afin de s'assurer qu'aucun prétexte n'est utilisé lorsque des actes de violence sont commis à l'encontre de femmes. Cela aide à définir l'action à mener pour poursuivre les auteurs, pour soutenir les droits des femmes dans le cadre des droits de l’homme et pour garantir des mécanismes qui abordent la violence sexuelle et celle fondée sur le genre comme des formes de torture.
L'opinion publique doit s'exprimer et élever la voix pour condamner toutes les formes de violence contre les femmes. Car le silence signifie que l'opinion publique tolère et accepte la torture comme un mode de vie.
| Tweet |