Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis membre de IELSUR, une organisation de défense des droits de l'homme dont le siège est à Montevideo en Uruguay. Je m'occupe de sujets liés aux droits de l'enfant et je coordonne la coalition uruguayenne de suivi de l'application de la Convention relative aux droits de l'enfant des Nations Unies. Dans le cadre des différentes campagnes que nous menons, nous portons une attention particulière à l'inspection des centres de détention pour adolescents depuis les années 1990.
Quels sont aujourd'hui les principaux défis dans la lutte contre la torture dans votre pays ? Pourriez-vous nous décrire brièvement la torture et les mauvais traitements qui ont cours dans votre pays (contexte, ampleur du problème, type de victimes, type d'auteurs, etc.) ?
En Uruguay, notre amour-propre fait que nous considérons ces sujets comme étant très lointains. C'est comme si nous croyions être les meilleurs et pensions que rien de tout cela ne pourrait se produire. Nous sommes très centrés sur nous-mêmes. Ces dernières années, nous avons reçu des témoignages crédibles de tortures pratiquées par la police sur des adolescents détenus. De plus, en ce qui concerne les enfants vivant dans la rue, nous avons également reçu des témoignages faisant état de mauvais traitements survenus dans des centres de détention. Ces mauvais traitements vont de voies de fait à des décharges électriques et à différents types d'abus sexuels. Le principal défi consiste à disposer de réponses institutionnelles au niveau tant judiciaire qu'administratif pour réagir avec force face à ces situations, afin de briser l'impunité dont jouissent ceux qui se rendent coupables de telles pratiques.
Selon vous, quelles sont les causes profondes de la torture et de l'impunité ?
La réponse est loin d'être simple ; elle est même extrêmement complexe, mais je citerais en premier lieu la culture de l'autoritarisme, très présente dans les systèmes pénaux, qui a fait d'une fonction une forme de rituel légal et accepté. Malgré son interdiction, la torture se perpétue pour différentes raisons : les héritages des gouvernements dictatoriaux, le manque de transparence et le contrôle insuffisant des institutions policières et des centres de détention, ainsi que le refus d'écouter les victimes de tortures. Ce dernier élément revêt une importance particulière dans le cas des enfants, parce qu'on ne croit guère un enfant en temps normal, et encore moins s'il dénonce des actes de torture.
Quelle perspective adoptez-vous et quelles activités réalisez-vous dans la lutte contre la torture et les mauvais traitements dans votre pays ? Pourriez-vous citer quelques succès obtenus au travers de ces activités ?
Nous visitons des centres de détention, rédigeons des rapports accompagnés de recommandations sur les conditions de détention et dénonçons celles-ci aux instances administratives et/ ou judiciaires. Par notre action, nous sommes devenu une référence en la matière. On nous identifie d'après notre fonction consistant à mener des inspections et à dénoncer les cas de mauvais traitements et de torture. Parfois, nous avons beaucoup de mal à reconnaître les succès obtenus en raison de la réalité écrasante. Mais rendre visible quelque chose qui, généralement, est parfaitement caché, est déjà une réussite en soi, et faire office de porte-parole en faveur de ceux à qui on refuse le droit de parler, pour faire connaître ces situations, est quelque chose d'essentiel.
Quels sont les obstacles que vous rencontrez jour après jour dans la réalisation de vos activités ?
Le faible développement institutionnel pour répondre aux défis posés par la torture. Le sujet est inexistant dans les milieux politiques, les instances législatives et au sein des systèmes judiciaires. Par exemple, en Uruguay la torture ne constitue toujours pas un délit indépendant, le thème de la réparation due aux victimes n'est pas du tout abordé dans le cadre de l'impact sur la vie de l'enfant et des conséquences pour la suite de son existence. Les victimes de torture doivent se débrouiller seules, ce qui est inacceptable pour qui que ce soit, et en particulier pour des enfants !
Vous sentez-vous menacé en raison de vos activités ? Cherche-t-on à interférer avec votre travail ? Si oui, veuillez spécifier.
Actuellement non, le travail que nous effectuons est reconnu. Mais il y a eu des moments, par le passé, où nous avons reçu des menaces au sein de l'établissement et où on nous a annoncé des poursuites pénales pour avoir dénoncé des mauvais traitements et des tortures. La réaction la plus courante consiste toutefois à se moquer du sujet, à le minimiser ou à le nier.
Qu'est-ce qui manque pour que l'affirmation « Rien ne justifie la torture » devienne réalité dans votre pays ?
Aborder sérieusement le sujet en évoquant la possibilité que les instances pénales (en particulier les prisons et la police) soient concernées. Qualifier la torture comme un délit autonome, définir des politiques de réparation d'ordre psychologique et matériel pour les victimes. Promouvoir un changement culturel, par lequel la torture n'est plus tolérée.
Quel rôle l'opinion publique devrait-elle jouer dans la lutte contre la torture, et que peut faire la population pour soutenir cette lutte ?
Le processus de travail avec l'opinion publique est tout à fait frappant : il faut sensibiliser la population à cette lutte et plus spécifiquement, faire en sorte que la victime de torture soit reconnue comme un semblable. Dans notre pays comme dans beaucoup d'autres de la région, l'image d'autrui comme étant un semblable dont il faut se soucier est très détériorée. Avec l'exaltation suscitée par la rubrique consacrée aux crimes dans les journaux et l'amplification des faits relatés, la population réclame vengeance. C'est une voie très dangereuse, car elle conduit entre autres à ce que s'installe un discours qui légitime la torture, puisque la population en question, qui peuple nos prisons, commence à être déconsidérée par les sujets/ citoyens. Tout est alors permis à son encontre, puisqu'il s'agit d'ennemis de la société.
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