4 décembre, Cochabamba (Bolivie) – Subir des actes de torture est une expérience traumatique qui soulève de graves interrogations sur le sens de la vie, difficiles à exprimer le plus souvent.
Les victimes ne trouvent pas de mots pour décrire ce qu’elles ont enduré. Elles ont le sentiment que leur vie a été anéantie à un point tel que les autres ne peuvent tout simplement pas comprendre. D’autant que, pratiquée à huis clos, la torture est invisible, ignorée des scientifiques, des psychologues et de la justice. C'est précisément ce silence qui avive la douleur.
« Vu l'ampleur des effets psychologiques sur la victime, les craintes suscitées au sein de la société et les traumatismes transmis aux générations suivantes, les dommages causés par la torture sont irréparables », dit Emma Bolshia Bravo. «C'est pourquoi la prévention est cruciale ».
En Bolivie, durant les dictatures militaires, sous le régime d’un Gouvernement constitutionnel élu démocratiquement et même tout récemment, les cibles principales étaient des représentants syndicaux, des membres de populations autochtones ou de communautés démunies, des paysans, des travailleurs du sexe ainsi que des personnes LGBTI. Seul un quart des victimes ayant dénoncé les violences des forces de l’ordre et des violations des droits de l’homme commises sous le régime militaire et autoritaire de 1964 à 1982 ont obtenu justice dans le cadre d’un processus de réparation achevé en 2012, selon un rapport d’Amnesty International.
Formée en psychologie et pédagogie curative, Emma Bolshia s’est engagée dans la lutte contre la torture lorsqu'elle a appris que son père était mort prématurément à l'âge de 50 à cause des sévices qu'il avait subis pour son militantisme révolutionnaire. Elle a vécu l’emprisonnement de ses parents alors qu'elle n’était qu’une enfant et, aujourd’hui encore, ne peut retenir ses larmes en évoquant cette douloureuse expérience.
Actuellement, elle dirige l'Instituto de Terapia e Investigación sobre las secuelas de la tortura y la violencia estatal (ITEI), l’unique centre de réadaptation du pays axé sur les conséquences biologiques et psychologiques de la torture aussi bien sur les personnes et que dans la société.
Près de 14 ans après sa création, l’ITEI mène une coalition de neuf organisations contre la torture ; il participe également aux campagnes visant à susciter une prise de conscience sociale sur les effets sociaux et psychologiques de ces pratiques. Ses travaux ont conduit le Gouvernement bolivien à ratifier le Protocole facultatif se rapportant à la Convention contre la torture en 2006.
Il arrive parfois à Emma Bolshia de se décourager lorsque les plaintes qu’elle dépose ou les procès qu’elle réussit à faire instruire ne donnent pas les résultats escomptés. Les difficultés auxquelles les victimes de torture sont confrontées – ou qui apparaissent éventuellement au fil du temps dans leur foyer et au sein de leur communauté – sont tellement immenses qu’elle se sent parfois impuissante. Pour être efficace, la lutte contre la torture ne doit pas être menée uniquement par des organisations des droits de l'homme et de santé mentale, mais par la société toute entière.
« Seule une action d’envergure peut éradiquer la torture dans notre pays », ce combat doit être aussi bien culturel que social pour dénoncer et éliminer l’impunité, et mettre fin à l’ignorance, à l’indifférence de l’opinion publique à cet égard.
La torture, la culture du silence et la violence
Emma Bolshia considère que : « la torture génère de la docilité, du silence et de la violence. Or, une société démocratique doit être fondée sur la liberté d’expression. La violence structurelle de l’État et des responsables de l’application des lois se reproduit dans la société. »
Ce cycle de violence est manifeste tout particulièrement au sein des populations défavorisées, des communautés isolées et chez les paysans qui, insuffisamment protégés par la les forces de l’ordre, assurent eux-mêmes la sécurité dans leurs quartiers, appliquent une justice expéditive inspirée des pratiques répressives qu’ils ont subies. À cette différence près que les militaires ou policiers y recourent en toute impunité sous la protection de la loi, tandis que les civils risquent la prison pour les crimes qu’ils commettent.
– Par Lori Brumat à Genève,
traduction par Nicole Choisi

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