
2 décembre, Bukavu (RDC) – Tous les avocats sont supposés défendre les droits de l’homme, mais Justin Bahirwe se consacre à la lutte contre la torture comme d’autres à Dieu.
« On peut être croyant, mais non pratiquant. Il s’agit pour moi d’une conviction personnelle ; cette lutte est un dogme absolu qu’il me faut mettre en pratique ».
Ce jeune homme de 34 ans, tiré aux quatre épingles, s’exprime avec clarté d’une voix douce et l’on pourrait penser, en l’écoutant, qu’il assure la promotion des droits de l’homme dans un pays en paix, où l’Etat fait son travail de manière fiable et prévisible.Or il vit à Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), une région dévastée par un conflit implacable de plus de vingt ans, le plus meurtrier que le monde ait connu depuis la deuxième Guerre mondiale. Dans ce pays, près de 5,4 millions de personnes ont été tués, des dizaines de milliers d’enfants sont enrôlés comme soldats - lorsqu’ils ne sont pas morts de diarrhée ou de malaria - les opposants sont assassinés, la corruption est omniprésente et profondément enracinée, les infrastructures sont inexistantes, et la pauvreté extrême.
Dans un tel contexte, il serait plus que légitime de simplement renoncer à s’intéresser à un problème aussi complexe que la torture. Ce qui motive Justin, ce sont les lettres de remerciement reçues des personnes qui ont survécu aux actes de torture ou de violence sexuelle sur la base du genre dont il a suivi les procès en sa qualité de coordinateur de l’association SOS Information Juridique multisectorielle, ou des membres de communautés rurales pauvres auxquelles il a gracieusement dispensé des formations sur la défense de leurs droits.
Spécialiste des droits de la femme et des enfants, il a contribué à la conception d’instruments juridiques visant à lutter contre la torture, en travaillant avec le Bureau conjoint des Nations Unies pour les droits de l’homme sur l’élaboration de mesures nationales de protection pour les défenseurs des droits de l’Homme dans son pays.
Il reconnaît que cette entreprise peut parfois être décourageante. Il a ainsi dû fuir à maintes reprises à l’étranger pour échapper aux représailles du gouvernement, abandonnant ses proches et son travail, après avoir parlé à la radio des actions qu’il mène.
Pour rester vivant, Justin Bahirwe a dû mettre au point des stratégies de sécurité personnelles : travailler avec un réseau national d’avocats afin de répartir les risques de rétorsion du Gouvernement, prendre contact avec une « marraine » de renom, telle la personnalité politique néerlandaise Maria Martens, ou s’associer à des partenaires internationaux, notamment l’OMCT, Human Rights Watch et Amnesty International. Toutes ces stratégies visent à alourdir le « coût politique » qu’entraînerait toute action prise à son encontre.
À son avis, la population est tout autant fragilisée par le recours aux exactions, constant et profondément ancré en RDC, que par les accidents de la route, un risque auquel elle est exposée en permanence. « La vie d’une personne, quelle qu’elle soit, peut être brisée à tout moment par la torture».
Un homme qui a été torturé risque de ne plus pouvoir être le soutien de famille qu’il avait été, une situation préjudiciable à toute une communauté entière. Il peut même être incapable de se retrouver face à eux pendant des années. « En dépit de toute l’aide médicale et psychologique qu’il a reçue, Sylvestre Bwira, notre collègue dans le Nord-Kivu, est rongé de douleur depuis qu’il a été contraint de quitter le pays en 2011, abandonnant ses proches. Son départ a également fait des victimes indirectes, notamment son organisation et les personnes auxquelles son travail était utile, » explique Justin.
-- Par Lori Brumat à Genève, traduction par Nicole Choisi.
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