5 décembre, Tripoli (Libye) - « La torture est certainement pratiquée dans toutes les sociétés, mais c’est sa fréquence qui constitue un problème en Libye, » déclare Salah Abu Khazam, fondateur et directeur du Réseau libyen d’assistance juridique. « En effet, le Gouvernement ne se préoccupe que de sa propre sécurité. »
Ses conditions de travail ne sont pas faciles. Salah réside dans un pays marqué par la coexistence de deux gouvernements, l’absence d’un État de droit, de forces de police et la disparition de son système judiciaire. C’est un pays où les défenseurs des droits de l’homme comme lui, cibles privilégiées d’une multitude de groupes armés, sont systématiquement enlevés ou tués. Deux avocats spécialistes des droits de l’homme, bénévoles dans son organisation, ont d’ailleurs fait l’objet de menaces directes. Il est lui-même très certainement sur la liste noire de ceux qui promeuvent des idéaux de démocratie, d’égalité entre les sexes ou à toute valeur contraire à celle défendue par les groupes d’islamistes armés. Pourtant, il se lève tous les matins en pensant que la situation va s’améliorer en Libye.
« Un jour, tous les coupables rendront compte de leurs crimes et les victimes seront indemnisées,» dit-il.
Si la plupart de ses pairs sont en exil, Salah Abu Khazam, 31 ans, reste dans son pays. Il déclare avec fierté avoir sauvé deux personnes de la mort sous la torture et sauvé une troisième d’une condamnation à mort pour avoir volé un véhicule militaire. Il est persuadé que personne ne peut vivre sa vie et goûter au bien-être tant que le système social et politique tolère de telles violations et que les valeurs universelles des droits de l’homme ne sont pas appliquées en Libye. Il faut cependant reconnaître qu’aujourd’hui la lumière au bout du tunnel semble encore très lointaine.
À la suite des attaques de 2011 et du soulèvement qui a conduit à la chute du régime Kadhafi après 24 ans de dictature, de nombreux intellectuels et avocats libyens se sont eux aussi engagés dans la défense des Droits de l’Homme. Avec l’appui d’organisations non gouvernementales internationales, y compris l’OMCT, Amnesty International et la Croix rouge, plusieurs réseaux locaux et organisations de la société civile se sont constitués afin de mieux protéger les Libyens des violations des droits de l’homme quotidiennes.
Cette période marquée par l’espoir de mettre en place des institutions démocratiques et de rétablir les droits civils a été de courte durée. De nombreux belligérants ont attisé des conflits politiques, raciaux, ethniques, religieux et interrégionaux répandant une vague de violence dans le pays dont les réserves pétrolières sont les 10e plus importantes au monde.
Rejetant le résultat des élections législatives de 2014 et la mise en place d’un nouveau parlement, plusieurs factions ont provoqué la scission de la Libye qui se retrouve désormais avec deux gouvernements : le premier, reconnu par la communauté internationale, siège à Al-Bayda, tandis que le second, resté loyal à l’ancien Congrès national général s’est établi à Tripoli. Qui plus est, plusieurs régions ont tissé des liens avec des groupes islamistes alors que d'autres sont autonomes, sans oublier les groupes armés rivaux qui se sont répandus sur l’ensemble du territoire provoquant de nouvelles lignes de fracture.
Le résultat est un chaos total avec l'effondrement des institutions de l’État associé à la dégradation des conditions économiques, sociales et de santé. L’Union européenne et la Mission d’appui des Nations Unies en Libye ont ainsi été contraintes à quitter le pays. Déclenchée lorsque des milices islamistes se sont emparées de Tripoli et de son aéroport civil, l’escalade de la violence a été telle depuis août 2014 que le Conseil de sécurité des Nations Unies a demandé l’application de sanctions contre les auteurs des violations du droit humanitaire et du droit international des droits de l’Homme. Cette violence a également donné lieu à au déplacement d’au moins 400 000 libyens au sein de leur pays et au départ de plusieurs centaines de milliers de travailleurs migrants.
C’est dans ce contexte problématique que l’organisation de Salah, créée en 2014 avec le soutien de l’OMCT, a établi l'existence de 90 cas de tortures, d'exactions, de disparitions forcées et de détentions arbitraires. Elle a présenté devant les tribunaux locaux 15 plaintes pour torture, détention arbitraire et exécutions extrajudiciaires. Elle travaille avec d'autres partenaires sur les modalités d'utilisation des mécanismes internationaux afin que les victimes de torture obtiennent réparation en dépit de l'incompétence du système judiciaire national.
« La société doit se libérer de la passivité et de la dépendance ; elle doit se s’engager collectivement pour exiger le respect de ses droits,» conclut Salah.
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Par Lori Brumat à Genève, traduction Nicole Choisi

L’OMCT souhaite remercier la Fondation OAK, l'Union européenne et la République et Canton de Genève pour leur soutien. Son contenu relève de la seule responsabilité de l’OMCT et ne doit en aucun cas être interprété comme reflétant l’opinion des institutions la soutenant.
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