7 décembre, Managua (Nicaragua) – Lorsqu’elle se lève le matin, Vilma Núñez de Escorcia pense aux nombreuses tâches qu’elle doit accomplir, aux cas graves auxquels elle n’a pu apporter de réponse. Ce sont des affaires extrêmement complexes, difficiles à faire aboutir, avec de nouveaux éléments de preuve dans suivre l’actualité tous les jours.
« Pour
travailler en faveur des droits de l’homme, il faut vraiment y croire. C’est
une tâche ardue et les résultats sont lents à se manifester, » explique
-t-elle. «Il faut avoir une motivation personnelle pour continuer. »
Nul doute que Vilma ne manque pas de motivation. A 77 ans, elle a dirigé le Centre nicaraguayen des droits humains (CENIDH) pendant un quart de siècle, accompagné des populations défavorisées et contribué au renforcement des capacités des organisations de la société civile en matière de protection et de promotion des droits de l’homme. C’est loin d’être un loisir pour quelqu’un qui figurait il y a 10 ans à peine parmi les 1 000 personnalités féminines candidates au prix Nobel de la paix.
Première femme magistrat du Nicaragua nommée vice-présidente de la Cour suprême de 1979 à 1987, elle lie son engagement en faveur de la justice à sa naissance hors mariage. Ce qui était une tare à l’époque l’empêchait d’étudier dans les meilleurs établissements secondaires religieux ou d'avoir droit une part égale à celle de ses frères et sœurs « légitimes » dans l’héritage de son père. Elle considère désormais avec gratitude ce qu’auparavant elle estimait être une « malchance », car elle s’est ainsi rendu compte que le système juridique traitait les personnes différemment. Cette expérience a nourri sa volonté de devenir avocate spécialisée dans les droits de l’homme et le droit pénal.
« C’est pour comprendre cette discrimination et la faire cesser que j’ai suivi des études d’avocat » explique-t-elle. « Je ne voulais pas qu’une autre personne la subisse.»
Ses premiers souvenirs de torture remontent au temps où elle était âgée de sept ou huit ans. Un habitant de son village, Rito Jiménez, avait été porté disparu. Un an plus tard, en 1947, son corps avait été retrouvé dans un puits rempli de chaux dans la mine d'or à ciel ouvert de La Libertad. Elle n’avait jamais oublié la vision de ce corps entièrement recouvert de chaux, tel une momie blanche.
Plus tard à l’université, elle a découvert plusieurs techniques de torture à l’occasion d’une visite rendue à deux de ses enseignants qui avaient été arrêtés. Elle a constaté que toutes les dents antérieures du professeur Alonso Castellon avaient été limées alors qu’il était en détention.
Elle s’est
mise à enseigner par la suite, découvrant que la torture ne figurait nulle part
dans le droit nicaraguayen jusqu’en 1985, date à laquelle le Gouvernement a
ratifié la Convention contre la torture. Toutefois, le
droit national à ce jour donne de cette pratique une définition qu’elle juge
incomplète comparée à celle inscrite dans la Convention.
Vilma a elle même été torturée lors de son arrestation en 1979. Sous le régime Somoza, elle était en effet considérée comme une opposante politique pour avoir, en sa qualité d’avocate, assuré la défense de rebelles du Front sandiniste de libération nationale. Ses proches n'en ont pas été informés pendant cinq jours. Cela s'est passé cinq mois avant le triomphe de la Révolution populaire sandiniste. En prison, les militaires lui ont diffusé des enregistrements de sa fille de neuf ans disant : « Rendez-moi ma maman, vous l’avez enlevée devant moi ! » Elle a été interrogée nue, les yeux bandés, par plusieurs inconnus ; des électrodes ont été mises en contact avec de l’eau déversée sur le sol où elle avait été placée sans vêtements ; elle a également été forcée de faire des séries de 100 squats.
Malgré ce qu’elle a vécu, Vilma continue aujourd’hui son travail exposé et déclare que la crainte des représailles ou de la mort n’entre pas dans son équation.
« Les principes ne suffisent pas pour lutter contre la torture ; il faut aussi se rendre compte des aspects comportementaux et s’identifier aux victimes, » explique-t-elle.
Sa compréhension de la torture ayant évolué au fil des décennies, aujourd’hui elle se préoccupe plus des limites de la qualification de la torture, en particulier lorsqu’elle est pratiquée de manière à ne laisser aucune trace, lorsqu’elle est invisible, affectant néanmoins les victimes et leurs familles.
Vilma et son organisation avaient commencé à croire que les exactions n’étaient plus commises de manière systématique dans le pays entre 1990 et 1996, avec le changement de Gouvernement à la fin du mandat de Daniel Ortega, président élu de 1985 à 1990. Lorsque celui-ci a été réélu en 2007, la torture a toutefois été de nouveau institutionnalisée, utilisée pour sanctionner, faire plier, terrifier la population. Les défenseurs des droits de l’homme n’ont pas été autorisés à se rendre dans les prisons.
L’avocate explique qu’avec l’augmentation de la criminalité ces dernières années, dans les campagnes notamment, des personnes soupçonnées de soutenir des groupes armés obéissant à des motivations politiques ou d’en être les complices ont été victimes de torture alors qu’il ne s’agissait que de paysans contraints à fournir de la nourriture aux combattants.
Cette militante, qui a exercé des fonctions importantes dans des organisations non gouvernementales actives dans la défense des droits de l’homme à l’échelon régional ou international, y compris l’OMCT, reconnaît qu'elle ne peut malheureusement pas affirmer que son action ait contribué à la diminution de ces pratiques. Il semble au contraire qu'elles soient actuellement en hausse au Nicaragua.
« Que
les Nicaraguayens comprennent cette notion, qu’il s’agit d’une violation des
droits de l’homme constitue notre plus grande victoire, » explique-t-elle.
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Par Lori Brumat à Genève, traduction de Nicole Choisi
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