3 décembre, Douchanbé (Tadjikistan) – Nigina Bakhrieva a hérité de ses parents un sens viscéral de la justice, suivant l’exemple de son père, procureur. Elle défend vigoureusement l’État de droit au Tadjikistan.
« C’est ce que j’ai appris toute enfant, » déclare-t-elle. « Je ne peux rester indifférente devant les violations des droits de l’homme, il me faut agir.»
Et sa carrière n’aurait pu se dérouler de manière plus fatidique. Nigina a en effet commencé ses études de droit au Tadjikistan, alors que le pays sombrait dans la guerre civile après son accession à l’indépendance. Elle a obtenu son diplôme cinq ans plus tard, en 1997, à la fin d’un conflit dévastateur dont le bilan s’élevait à près de 100 000 morts et à 1,2 million de personnes déplacées.
Après avoir enseigné le droit à l’université d’État tadjike, elle est devenue consultante spécialisée dans le renforcement des capacités pour diverses organisations. Elle s’est rapidement intéressée aux droits de l’homme et a travaillé au Bureau d'appui des Nations Unies pour la consolidation de la paix au Tadjikistan où elle a eu pour tâche de vérifier la conformité de la législation nationale aux normes internationales en matière des droits de l'homme.
Nigina était une jeune avocate lorsque, en sa qualité de fondatrice du Bureau international tadjik pour les droits de l’homme et l’État de droit, elle a aidé à plaider avec succès la toute première affaire de violation des droits de l’homme du Tadjikistan devant le Comité des Nations Unies pour les droits de l’Homme (l’équivalent d’une cour des droits de l’homme), une première historique. Ses actions en faveur de l’abolition de la peine de mort dans son pays ont conduit à l'adoption d’un moratoire en 2004.
Cet enrichissant terrain de formation a fourni à l'ambitieuse avocate une série d’outils cruciaux pour contribuer à la transformation de son pays, ancienne république soviétique, en un État de droit. En 2009, elle a créé Nota Bene, qui mène la Coalition contre la torture composée de militants et de 17 importantes organisations de défense des droits de l'homme au Tadjikistan.
Une laborieuse transition vers la modernité
Dans les premiers temps, les efforts déployés semblaient porter leurs fruits : au début de l’année 2014, le Tadjikistan s’était engagé à mettre en œuvre les normes internationales en matière des droits de l'homme, en droit et en fait. Le Gouvernement a toutefois récemment limité le champ d'intervention des avocats et des organisations qui œuvrent en faveur du respect des droits fondamentaux dans le pays. Les organisations non gouvernementales doivent désormais déclarer tous les financements reçus de l’étranger. Leur mise sous tutelle du ministère de la Justice et les restrictions imposées à l’accès aux avocats a de surcroît réduit leur indépendance.
« Cette situation est préoccupante dès lors qu’il est pratiquement impossible de trouver des avocats au Tadjikistan prêts à traiter des affaires de torture par crainte des poursuites pénales », s'est inquiétée l'OMCT dans le cadre de l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’Homme le 30 novembre.
Nigina est l’une des rares professionnels du droit qui n’ait pas renoncé à lutter contre les pratiques généralisées de la torture et autres formes d’exaction, notamment dans l’armée. Elle compte parmi les acteurs majeurs qui militent pour que les autorités instaurent un véritable État de droit. Cette responsabilité est une charge lourde dont les répercussions se font évidemment sentir.
« C’est un travail difficile, » dit elle. « Nous revivons à chaque fois avec les victimes ce qu'elles ont subi, c’est horrible. »
Pour que les choses changent, il faut par conséquent que le système fonctionne et que l'ensemble des acteurs jouent leurs rôles respectifs en suivant chacune des étapes du processus : les particuliers doivent déposer plainte lorsqu’ils subissent des actes de torture ou des mauvais traitements ; le Gouvernement doit à cet égard appliquer une politique de tolérance zéro ; le Ministère public doit entendre de toutes les plaintes qui lui sont présentées en diligentant des enquêtes réellement approfondies ; les tribunaux doivent sanctionner tous les coupables, pas uniquement les auteurs directs, mais également leur hiérarchie qui a failli à son obligation d’empêcher les faits incriminés ; les peines d’emprisonnement doivent être proportionnelles à la gravité des actes commis ; et, pour finir, les autorités gouvernementales doivent indemniser toutes les victimes.
Lorsque toutes les parties de l'appareil judiciaire seront opérationnelles, la torture cessera d'être la norme pour devenir l’exception au Tadjikistan. Tel est l’objectif de la lutte que Nigina continue de mener en silence.
-- Par Lori Brumat à Genève, traduction de Nicole Choisi.
Campagne "10 Décembre, 10 Défenseurs"

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