Diyarbakir (Turquie), le 27 novembre 2015 – Il faudrait des centaines de pages pour décrire les terribles tortures qu’il a subies, mais Yavuz Binbay déclare avec fierté qu’il y a survécu. « J’ai appris de la torture que la vie est belle et qu’il faut la protéger, » ajoute-t-il avec son éternel sourire. « Après la pluie, le beau temps ».
Il a été suspendu pendant des heures par les poignets,
les bras attachés dans le dos et ses muscles en souffrent encore aujourd’hui. Chacune
de ses articulations reste endolorie par les heures passées enseveli nu sous la
neige et les années à dormir sur le sol en ciment de sa cellule. Une fois, il
avait été battu si sauvagement qu’il avait été placé à la morgue. Les
nombreuses marques et cicatrices présentes sur son corps témoignent des
journées passées plongé dans une fosse septique, des multiples coups et
brûlures reçus, des circonstances au cours desquelles il avait failli mourir :
accident de voiture ou chute dans une cage d’ascenseur provoqués
intentionnellement.
Descendant d’une grande famille soufie d’origine
kurde dont la très forte influence a rayonné sur la Mésopotamie à partir du septième
siècle jusqu’en 1914, Yavuz se sent investi d’une mission. Il s'est engagé très
tôt dans une organisation non violente qui militait en faveur de droits
culturels et politiques accrus pour son peuple. Emprisonné six ans sous la
dictature militaire installée après le coup d'État de 1980, il est resté un an
de plus en prison sous le régime civil. Pour le briser, tous se sont acharnés
sur lui dans les plus terribles « laboratoires de la torture » que
connaisse la Turquie. La première fois, il avait 12 ans.

Très grièvement blessé après une quatrième
tentative d’assassinat en 1994, il est accueilli en tant réfugié à Genève. Pourtant,
une fois rétabli, il n'a pu résister au désir d’aider ses compagnons qui
avaient survécu et dont il ne connaissait que trop bien les besoins. En 1997,
il est retourné en Turquie afin de créer une organisation pour les victimes de
torture. La police y a rapidement mis fin et Yazuz a vu les menaces de mort se
multiplier. Trois ans plus tard, il était de retour dans son pays natal qui le
considère toujours comme un « ennemi » et où, depuis quatre
décennies, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’armée se livrent à
une bataille sans merci sur l’attribution de droits politiques et culturels
accrus aux Kurdes.
C’est au sud-est du pays, dans le contexte
politique fortement polarisé de Diyarbakir, l’épicentre de l’insurrection, que
Yavuz, avec l'appui solide du Gouvernement suisse, est parvenu à créer SOHRAM,
un centre œcuménique de réhabilitation pour les victimes de la torture. Bien
qu’elle ait à maintes reprises subi des attaques et des vols d’ordinateurs, l'organisation
a apporté au cours des 15 dernières années une aide psychologique à quelque
2 800 adultes et enfants victimes de la torture. Yavuz aimerait pouvoir aider
d’avantage, étant donné l’ampleur des demandes de réhabilitation des victimes
de torture et le manque d’appui international.
Ingénieur de formation, Yavuz s’est spécialisé en
psychothérapie afin de mieux être à l’écoute des survivants de la torture et de
lui-même aussi. Outre leurs cicatrices physiques, la plupart des personnes qui
ont survécu aux tortures sont confrontées à une difficulté supplémentaire :
retrouver la confiance dans le monde qui les entoure et, avant tout, en
eux-mêmes, car l’objectif principal des tortionnaires est de briser par la peur
et la douleur la personnalité de leurs victimes.
« La première chose que je leur dis est :
" C’est fini ; vous êtes sauvés," » explique Yavuz. « Les victimes de torture ont besoin de
quelqu'un qui les respecte, qui les comprennent. Il faut leur offrir de
l'empathie, de la solidarité. Les personnes qui ont été torturées pour des
raisons politiques ont également besoin de savoir que quelqu’un agit en faveur
de leur peuple. »
La guerre dans la République arabe syrienne a
poussé dans la Turquie voisine 1,7 million de réfugiés et de demandeurs d’asile
syriens, dont la moitié sont des enfants. SOHRAM a ainsi commencé à leur apporter
une aide d'urgence et une assistance éducative afin de promouvoir la tolérance
et le dialogue entre les religions.
Âgé de
57 ans, Yavuz ne voit pas son activité ralentir dans un proche avenir. Il note
qu'au cours des quatre mois écoulés entre le 22 juillet et le 20 septembre
2015, le Gouvernement a exécuté, selon le ministère de l’Intérieur turc, 1 964
« terroristes ». D’après la presse, quelque 8 000 personnes,
dont un quart de mineurs, se trouvaient en garde à vue dans le sud-est de la
Turquie, tandis que 4 500 autres avaient été condamnées et incarcérées.
« Il y a de fortes chances que ces personnes soient torturées, » dit Yavuz.
En dépit de l’exceptionnelle résistance dont il a fait preuve, il n’est pas surprenant que Yavuz ait perdu toute confiance en l’État turc. Il vient régulièrement passer du temps à Genève pour voir son épouse et ses enfants, la famille ayant été naturalisée suisse depuis 2009.
« J’ai confiance en l’État suisse car il ne me considère pas comme un ennemi, bien au contraire, il m’écoute. Ce n’est qu’ici, en Suisse, que je comprends véritablement ce que signifie être citoyen, » explique Yavuz.
-- Par Lori Brumat à Genève, traduction de Nicole Choisi.
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