
Manon Loizeau a de nouveau été primée par l’Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT) au Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains (FIFDH) pour son documentaire Silent War.
Dans ce film artistique et poétique co-écrit avec Annick Cojean, elle donne la parole à quatre femmes syriennes victimes de viol utilisé par le régime de Bachar el Assad contre ses opposants.
Dès le printemps 2011, dans le contexte de répression d’une vague de contestation populaire qui a dégénéré en une guerre civile coutant la vie à au moins 290 000 personnes, les femmes sont utilisées pour atteindre ceux qui demandent le départ de leur dirigeant. Lorsque le viol est pratiqué sur ordre – ou avec le consentement – de l’État, il est considéré comme une forme de torture.
Arrêtées chez elles, à des check points, ou détenues en prison ou ailleurs, elles sont toutes systématiquement violées par les milices – parfois devant des témoins de leurs familles – de manière organisée par les autorités, contribuant au climat de terreur ambiant. Les estimations vont jusqu’à 50 000 femmes violées.
Manon Loizeau est une journaliste franco-anglaise dont le documentaire Tchétchénie, une guerre sans traces sur la situation en Tchétchénie au début des années 2000 lui a déjà valu le prix OMCT au FIFDH 2015.
Elle a à son actif plus de 40 films et reportages, s’étant intéressée au conflit russo-géorgien d’août 2008, aux révolutions urbaines en Iran, ou encore à l’infanticide en Asie signant La Malédiction de naître fille, pour lequel elle a remporté en 2006 le Prix Albert-Londres.
OMCT : Vous êtes une habituée des thématiques difficiles. Pourquoi avoir choisi cette thématique cette fois ?
Manon Loizeau : Depuis que je fais des films, 15 ans maintenant, j’essaye toujours de trouver et de faire entendre des voix qu’on n’entend pas. Cela a commencé avec la Tchétchénie, La Tchétchénie était un peu devenue une obsession parce que j’ai passé près de 20 ans à y aller. J’y suis retournée et je voulais faire ressortir des voix au moment ou plus personne n’en parle. Mais c’est aussi ce que je suis allée chercher au Yémen pendant la révolution, en Iran également aussi pour y apporter des petites caméras pour que les femmes Iraniennes les fassent rentrer clandestinement et filmer pendant 2 ans pour réaliser un film ensemble.
OMCT : Et là vous vous êtes intéressée à la Syrie.
Et puis sur la Syrie, j’y suis allée deux fois au début de la guerre en 2011. Pendant que j’étais à Homs, c’était censé être une révolution et on s’est retrouvés en pleine guerre, à franchir l’allée des snipers. Au bout de quelques jours, on me dit qu’il y a des femmes qui sont sorties de prisons, qu’on été violées et qui acceptaient d’en parler. Ce sont des hommes syriens qui me disent ça. Ils me disaient, ça serait bien qu’elles te parlent, mais tu sais, chez nous c’est tabou.
OMCT : Puis vous avait fait une rencontre ?
Et puis je suis allée dans une famille, je savais qu’une des femmes qui étaient là avait été violée. Mais elle n’a pas voulu s’exprimer en fait, elle a eu peur, peur des regards. Et depuis, j’ai eu l’envie d’en faire un film. C’est vrai que toutes ces années, j’ai fait beaucoup de choses. La Tchétchénie, et puis je suis aussi devenue maman. Mais je n’ai jamais oublié cette femme. Je ne savais pas quelle femme c’était. Mais jevoulais raconter cette histoire. Et en même temps les syriens me disaient : impossible, ca fait trop peur.
OMCT : Comment expliquez-vous cette peur ?
Parce que justement quand le régime arrête les femmes et les viole, quand elles sortent, elles sont soit rejetées par leurs familles, mises à la porte, soit elles doivent être emmurées dans un silence pour être acceptées. Et il y a très souvent des crimes d’honneur.
OMCT : C’est la recette idéale de l’impunité pour le régime de Bachar el Assad !
Ces femmes ne vont pas aller porter plainte, faire les démarches parce qu’elles ont honte. Il y a aussi toute une stigmatisation, il y en a qui pensent qu’il ne faut pas en parler. Et puis il y a toute la société, c’est de nouveau risquer d’être rejetée et exclue.
Donc c’est un crime parfait car elles ne pourront jamais raconter ce qui leur arrive dans les prisons. Ils leur arrivent des choses aussi horribles que les tortures sur les hommes, mais il y a des viols en plus – et dans la société syrienne c’est un tabou absolu.
D’après ce qu’on sait, c’est qu’il y a plus de 80% de femmes qui ont été en prison, qui sont violées. Le régime s’en est vraiment servi dès le début de la révolution. Finalement c’était : on arrête des femmes pour briser les familles parce qu’on sait ce que ca représente. Briser le clan, pour que les combattants aussi se rendent. Elles ont servi d’instrument, et c’est ce qu’on appelle le viol comme arme de guerre.
OMCT : Le viol en temps de guerre on en a beaucoup parlé en RDC, au Rwanda, en Ex-Yougoslavie. Comment vous expliquez que l’on n’en ait pas parlé en Syrie?
Parce qu’il y a cette chape de plomb, d’une part par la brutalité du régime, et d’une part parce qu’on a été quand même assez impuissants depuis 6 ans et qu’on a pas fait grand chose.
OMCT : Et le comble de l’horreur c’est ce que l’on définit comme la "double peine" pour ces femmes ? Ce n’est pas pareil pour les hommes...
Il y a des combattants de l’armée libre dont les femmes ont été arrêtées parce que (leurs maris) étaient membres dans l’armée libre. Elles ont été violées et elles sont ressorties, et mises à la rue par leurs maris alors qu’elles ont été arrêtées et violées à cause d’eux.
Certaines dont on ne voit pas le visage (dans le film), sont encore avec leurs maris, mais les maris ne savent pas. Elles sont emmurées dans ce silence, donc finalement les hommes qui sortent des prisons de Bachar, qui s’exilent, eux, ils peuvent témoigner.
Il y a tous ces témoignages accumulés – des dizaines de dizaines de témoignages – mais elles, ne peuvent pas parler. C’est vraiment la double peine.
Et quand l’une des femmes personnages du film dit, on est coincées entre la répression et la barbarie du régime, et cet étau de la société, qu’est-ce qui nous reste ? Rien, mourir en silence.
OMCT : Qu’est-ce qui fait tenir ces femmes?
Ce qui les tient en vie ce sont leurs enfants. Elles n’ont rien, rien pour survivre, aucune aide psychologique. C’est très compliqué.
L’ONU n’a rien fait, nous avons rien fait. Et c’est peut-être le fait qu’il n’y ait plus d’espoir qui finalement, fait qu’elles ont osé lâcher ce cri de désespoir. Oser parler et briser ce tabou. Briser la peur aussi.
OMCT : Mais ces femmes sont-elles uniquement des victimes ?
Si elles sortent en vie c’est un miracle. Il y en a beaucoup qui meurent.
C’est une société qui condamne la femme violée. Or on devrait traiter ces femmes encore plus comme des héroïnes – plus que les hommes – parce que souvent elles se sont fait arrêter à cause de leurs hommes. Mais elles sont là, encore debout.
Celles qui parlent à visage découvert dans le film ces sont des femmes qui ont déjà été reniées par leurs familles, ou comme l’une d’elles qui a perdu toute sa famille, mais elles prennent un grand risque.
« On est pas une honte, nous sommes un honneur », elles disent. Et c’est vraiment ça, ce sont des femmes debout, malgré le fait qu’elles mentent, ou qu’elles font des tentatives de suicide.
OMCT : Maintenant que nous avons ces témoignages, qu’attend-on pour demander la libération des femmes ?
Ce qui se passe dans les geôles de Bachar al-Assad c’est un crime contre l’humain. On devrait être en position de demander la libération des femmes, on devrait être en position de dire que l’on a les noms des bourreaux, la description de leurs visages, le nom des prisons dans lesquelles elles étaient, on a beaucoup de noms.
Les femmes victimes connaissent les noms de leurs bourreaux, ils n’ont jamais caché leurs visages. Souvent, comme dans les petites villes comme Deraa, les gens se connaissent, ils connaissent la famille, et on sait où il habite. C’est facile de retrouver ceux qui ont fait ça. En Jordanie, il y a un avocat qui fait un travail incroyable en recueillant les témoignages des femmes qui sortent de prison. Elles témoignent sous anonymat mais j’ai vu sa base de données, c’est d’une valeur inestimable.
Elles ont eu le courage de nous raconter, elles ont fait passer leur message. Maintenant c’est à nous de faire suivre ses messages à des décideurs.
Propos recueillis par Lori Brumat (lb@omct.org +41 22 809 49 33) – Photo/vidéo: Loris Junod
L’OMCT est partenaire officiel du FIFDH, qui s’est déroulé cette année du 10 au 19 mars, des cinéastes et personnalités internationales et des débats publics de haut niveau parallèles au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Pour plus d’informations sur le palmarès, clicker ici.
Le prix de l’OMCT récompense de 5 000 francs suisses un documentaire particulièrement engagé en faveur des droits humains. Cette année encore, 11 films concourraient dans la catégorie du prix OMCT. L’année dernière, l’ OMCT a décerné son prix à Voyage en Barbarie de Cécile Allégra.L’OMCT est l’abréviation de l’Organisation Mondiale Contre la Torture – en français, puisque l’organisation créée en 1985 a son siège social à Genève, en Suisse. L’OMCT collabore avec une coalition internationale de plus de 200 organisations non gouvernementales – le réseau SOS-Torture – pour lutter contre la torture, les exécutions sommaires, les disparitions forcées, les détentions arbitraires et toutes autres peines ou traitement cruels, inhumains et dégradants dans le monde.
Elle offre aussi de l’assistance légale, médicale et financière aux victimes de torture à travers son réseau.
Pour de plus amples informations, veuillez consulter le site www.omct.org.
Rejoignez notre campagne pour les victimes de torture #HumansAgainstTorture sur www.joinhat.org.
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